La cérémonie japonaise du thé

Défions quelques instants les certitudes d’Einstein en matière d’espace et de temps pour nous retrouver illico à quelques 9800 km de chez nous, direction l’empire du soleil levant, à une époque indéterminée où les traditions n’ont pas besoin d’âge pour être vivaces.

Imaginons, voulez-vous, que nous sommes les invités d’un hôte nippon qui est sur le point de nous faire découvrir – ou revivre pour certains ! – les délices de la traditionnelle cérémonie du thé japonaise, appelée chanoyu. Mais avant de pénétrer dans la demeure de notre hôte, revenons quelque peu sur l’histoire de ce breuvage et de sa dégustation, qui ont pris une dimension toute particulière au Japon.

C’est au cours du IXème siècle que les religieux japonais ramènent de leur voyage en Chine des feuilles de thé vert : d’abord administré comme un médicament, il est ensuite consommé dans les monastères où il est apprécié car il favorise l’éveil au cours des méditations. Le moine Saichô, fondateur de l’école bouddhique japonaise Tendai, consacre l’ultime notoriété à ce modeste végétal en le faisant découvrir à la cour de l’empereur. La consommation de thé va, au cours du XIIème siècle, se ritualiser progressivement : d’une simple préparation de thé vert en poudre, le matcha (issu de la même plante que le thé noir mais non fermenté), que l’on va mélanger à de l’eau chaude pour élaborer le précieux breuvage, on aboutit à une procédure raffinée à l’extrême, de la préparation à la consommation, orchestrée par un(e) expert(e) en la matière, le « Maître du thé » (cha-jin). Cette première forme de cérémonie du thé, quelque peu figée en un mode solennel, semblait d’abord un prétexte à une exhibition ostentatoire d’ustensiles précieux et de manières aristocratiques choisies…

the japon ancien

Même si on constate au XIIIème siècle que la préparation et la consommation du matcha gagne également la sphère des guerriers samourai, on n’observera une réelle évolution vers une forme d' »élévation spirituelle » du chanoyu qu’au cours des XIV et XVèmes siècles, sous l’influence de maîtres zen comme l’incontournable Murato Juko (1422-1502). Il va dresser les nouveaux codes de ce moment partagé, qui va se dérouler dans un endroit simple et clos, propice à l’introspection, conformément aux preceptes de l’enseignement zen.

C’est au XVIème siècle que se dessine enfin la mise en forme du rituel de la cérémonie du thé telle qu’elle est perpétrée aujourd’hui par des milliers d’adeptes : le grand maître du thé Sen no Rikyu (1522-1591) va démocratiser cette pratique en une forme épurée et désormais immuable – le wabi-cha – avec des objets modestes et discrets, toujours dans l’esprit zen de la simplicité et de la méditation afin d’apprécier le sacré dans le quotidien.

Mais revenons maintenant à notre périple et préparons-nous à pénétrer le saint des saints : la porte de notre hôte s’ouvre… Il a pris soin de préparer le jardin d’accès , le roji, ce « chemin de rosée » qu’il a mouillé par trois fois pour nous permettre d’emprunter ces pas de pierre qui mènent au bassin, dans la plus pure tradition. Là, chacun prélève de l’eau avec une louche en bambou avant de se laver les mains et la bouche afin de les purifier des souillures du monde profane… Ici commence à se révéler la complexité et la richesse qui se cachent dans l’expertise du maître du thé : au-delà de ses connaissances techniques sur la production et la préparation du thé, le long apprentissage (appelé sadô ou chadô) qu’il a suivi pour arriver à ce niveau de maîtrise lui confère aussi des compétences en arrangements floraux, en calligraphie, en céramique, etc… Le savoir-faire du maître du thé doit même se ressentir dans l’encens qu’il utilise et le choix de ses kimonos.

chanoryu

Invité par notre hôte à le suivre, voilà maintenant que notre petit groupe passe la porte du chashitsu, cette maisonnette de jardin où va se dérouler la cérémonie, ou nous prenons le temps de nous recueillir devant un tokonoma, une alcôve abritant quelqu’estampe et autre parchemin ancien. L’ambiance est paisible et nous prenons place : chacun se met en seiza en occupant l’espace rituel de quatre tatami et demi qu’impose la norme du lieu. L’encens exhale ses senteurs subtiles alors que quelques friandises nous sont servies. Commence ensuite le rituel de préparation des ustensiles qui sont symboliquement nettoyés et agencés selon une précision toute chirurgicale. Le cha-jin ravive les quelques braises qui vont amener doucement, dans un léger bruissement, l’eau à ébullition : il dépose ensuite en un mouvement sur, répété des dizaines et des dizaines de fois, le matcha dans un bol et verse l’eau à bonne température. A l’aide d’un petit fouet en bambou (chasen), il crée des volutes tourbillonnantes d’écumes qui ne sont pas sans rappeler le symbole taoïste du yin et du yang… Comme si l’harmonie de l’univers se rappelait à nous dans le mouvement de ce modeste breuvage…

Comme le veut la tradition, le premier bol vous est tendu : c’est le privilège de l’invité d’honneur ! Cette offrande appelle l’échange de salutations respectueuses pour signifier avec pudeur, dans un humble mouvement d’inclinaison de la tête et du haut du corps, le plaisir désintéressé d’offrir et celui de recevoir. La première gorgée vous est enfin permise… il ne vous reste plus qu’à porter la tasse aux lèvres, en prenant soins, après avoir fait pivoter le récipient de trois quarts de tour, d’éviter sa face avant où figure la marque du four de fabrication ou quelque élément décoratif. Chaque invité reproduit ces gestes selon la même liturgie et laisse ses sens s’ouvrir à la palette de goût, d’odeur et de couleurs qui se succèdent.

Par marque de respect pour l’hôte, nous demandons pour conclure à examiner les ustensiles utilisés pour la cérémonie, afin de souligner l’intérêt que nous lui portons et le remercier de la qualité de son accueil. C’est sur cet ultime échange que notre hôte achève la cérémonie et nous raccompagne, avant de nous saluer avec toute la retenue propre à ses origines…

ceremonie the

Que les puristes, adeptes de ce monument de la tradition japonaise, me pardonnent mon manque d’expérience en la matière qui m’aura , j’en suis certain,  fait commettre quelque impers ou autre omission. Mais la seule prétention de ces quelques lignes n’est d’autre que d’éveiller la curiosité du profane en la matière afin de l’encourager à découvrir plus pleinement ce rituel, véritable moment de partage avec l’Autre, si révélateur de la culture et de l’Esprit nippon. Après tout, ne dit-on pas là-bas que « Même les thés médiocres sentent bons lorsqu’on les hume pour la première fois » ?

Auteur : Mikaël Batut – Comité de lecture : Bernard Bouheret, Jean-Marc Weill