Histoire de George Soulié de Morant

George SOULIE DE MORANTDécouvrir la médecine chinoise et le shiatsu en particulier s’est révélé pour moi comme une évidence : c’est ça qui m’intéressait, me motivait et que j’ai envie d’approfondir aujourd’hui afin de mieux pouvoir prendre soin de l’Autre. Cependant, ma soif d’apprendre s’est rapidement retrouvée tempérée face à l’immensité de connaissances à acquérir pour y voir un peu plus clair dans le domaine !… Un nom est revenu régulièrement au cours de mes recherches : George Soulié de Morant.

–     «  Tonton, tu le connais toi, Soulié de Morant ?

  • Soulierdemourant ? C’est pas le type qu’a inventé la chaussure orthopédique, non ?
  • Euh… J’suis pas sûr, tonton… Merci, tu peux continuer ton jardin… »

Moi qui considérait tonton Joseph comme un puits de science… Bref, je me suis demandé si, en tant que praticien shiatsu on pouvait faire abstraction de ces pionniers qui ont contribué à l’ouverture du monde occidental sur la tradition asiatique ? A mon sens, certainement pas. Après tout, « Être, c’est avoir été » disait Hegel. Il convient en effet d’avoir recours aux leçons du passé avant d’aborder quelque nouvel apprentissage que ce soit. Voilà pourquoi j’ai cherché à en savoir un peu plus sur cet homme au destin peu commun pour son temps…

Jeunesse d’un érudit

Né au sein d’une famille bourgeoise en 1878 à Paris, George Soulié de Morant a la chance rare pour l’époque d’être initié très jeune à la culture chinoise. Ami de Judith Gautier (fille du célèbre écrivain Théophile Gautier), il suit l’enseignement de la langue, l’écriture et la tradition chinoise auprès de Tin Tun Ling, un lettré chinois exilé en France et vivant sous le toit de la famille Gautier. Bien qu’attiré par la médecine, George Soulié de Morant renoncera cependant à cette voie, probablement du fait de la mort prématurée et accidentelle de son père.

C’est à l’âge de dix-neuf ans que George Soulié de Morant, ce jeune homme érudit et fort d’une solide connaissance du protocole chinois, se retrouve secrétaire au sein de la compagnie du sud-est africain et du Zambèze. C’est ensuite à la compagnie industrielle de Madagascar qu’il poursuit son ascension professionnelle, où il se fait remarquer pour ses compétences et sa maîtrise du chinois : il se retrouve muté à l’âge de vingt-trois ans à Pékin, en plein cœur de ce pays qu’il affectionne particulièrement et découvre de ce fait réellement pour la première fois. Un an plus tard, en 1902, George Soulié de Morant intègre la Compagnie impériale du chemin de fer de Hankeou [1]-Pékin où il occupe un poste de secrétaire-interprète. Peaufinant sa maîtrise de l’étiquette chinoise grâce à cette immersion dans la société pékinoise, il ne tarde pas à se faire remarquer par le Ministère français des Affaires étrangères qui reconnaît en George Soulié de Morant des compétences diplomatiques certaines : voilà que ce jeune homme de 25 ans se retrouve interprète à Shanghaï où il siège en  tant qu’assesseur auxiliaire à la Cour mixte de justice… ou comment rejoindre une carrière diplomatique – dans laquelle il saura progresser brillamment – sans passer par la voie traditionnelle des concours administratifs !…

Georges-Soulie-de-Morant_en Chine

En Chine face au choléra

C’est en 1905 qu’une nouvelle orientation se dessine dans la vie de George Soulié de Morant : une foudroyante épidémie de choléra sévit alors en Chine et va terrasser deux de ses domestiques en quelques heures à peine. C’est à cette période qu’il rencontre le Docteur Yang au cours d’une visite à l’hôpital. Ce médecin obtient de manière surprenante de bien meilleurs résultats que les prises en charge occidentales  classiques, qui demeurent cependant assez limitées à l’époque. Il parvient en effet à arrêter presque instantanément les vomissements et diarrhées cholériques profuses par la simple mise en place d’aiguilles en certains points précis du corps : au bras (10 GI),  dans la région ombilicale (25 E) et à la jambe (36 E). Poussé par sa curiosité naturelle et cautionné par ses connaissances des usages chinois, George Soulié de Morant va convaincre le Docteur Yang de lui enseigner cette thérapeutique : pour lui, c’est bel et bien la découverte de l’acupuncture qui va sceller le premier pavé du reste de sa route vers la médecine chinoise… ou comment rejoindre une carrière médicale sans emprunter la voie classique des études universitaires de médecine.

livre maniement de l'énergie de Morant

Au cours des années qui suivent, George Soulié de Morant poursuit sa carrière au sein de l’administration française en Chine : nommé interprète au consulat de Shanghaï puis de Kunming, il sera promu ensuite au grade de consul de deuxième classe en 1917. Responsable d’un projet inabouti (la création d’un centre d’étude archéologique français en Chine), George Soulié de Morant rentrera finalement en France en 1918 pour des raisons de santé.

Pionnier de la médecine chinoise en France

A compter  de cette date et jusqu’en 1934, il n’abandonne pas pour autant sa passion pour la Chine puisqu’il va devenir un écrivain prolifique à ce sujet, qui publiera une trentaine d’essaies et autres romans, sans oublier de nombreuses traductions et chroniques régulières au journal l’Européen. C’est sa rencontre en 1927 avec le Dr Ferreyrolles, un médecin thermaliste avec qui il va se lier d’amitié, qui sera déterminante pour la promotion de la médecine chinoise en France et en Europe : les deux hommes vont partager ensemble leur engouement pour l’acupuncture et publier leur premier article en 1929 [2]. La reconnaissance de leurs travaux par le monde médical et d’abord par les patients eux-mêmes, va les amener à ouvrir la première consultation hospitalière d’acupuncture au sein de l’hôpital Bichat, dans le service du professeur Charles Flandin.

livre diagnostic par les pouls de morant

En 1935, devenu praticien acupuncteur renommé, George Soulié de Morant draine alors dans son cabinet de Neuilly-sur-Seine une clientèle renommée : des personnalités comme Jean Cocteau, Colette et Maurice Ravel sont parmi ses  fidèles patients !

La reconnaissance de ses contemporains amène George Soulié de Morant à être récompensé par le «Globule de corail ciselé qui donne rang d’académicien» par le vice-roi du Yunnan et voit son ultime consécration par le monde médical par sa proposition au prix Nobel de médecine en 1950 par son élève toulousain le professeur Paul Mériel. Un groupe de médecin ne l’entendant pas de cette oreille voit en cette candidature une menace qui va se traduire cette même année par le dépôt à l’encontre de George Soulié de Morant d’une plainte pour exercice illégal de la médecine… Resté hautement affecté par ce désaveu, il décédera en 1955 des suites d’une hémiplégie.

Quel destin pour cet homme, à une époque où tant de sphères de la vie étaient en pleine évolution ! Avoir eu la curiosité tout d’abord de s’intéresser à une culture aussi radicalement différente de la nôtre que celle de la Chine du début du XXème siècle, puis avoir eu la ténacité de s’intégrer au point qu’on lui permette de partager les bases de cette médecine ancestrale… George Soulié de Morant a même su faire évoluer son apprentissage en proposant une évaluation plus complète du pouls chinois, consistant à distinguer non pas trois mais cinq loges, afin de différencier l’état des organes doubles (reins, poumons, etc…).

Un bel exemple de vie qui méritait que, en tant qu’héritiers de ce pionnier de la médecine chinoise en occident, nous en sachions un peu plus sur son parcours atypique !

Auteur : Mikaël Batut – Comité de lecture : Bernard Bouheret, Jean-Marc Weill

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  • [1] Hankéou (en traduction EFEO) est Hangzhou (dans le système actuel Pinyin) (NDLR)
  • [2] Soulié de Morant G., Ferreyrolles P., « L’acupuncture en Chine vingt siècles avant J.-C. et la réfléxothérapie moderne » dans L’homéopathie française, juin 1929.