Médecine chinoise, médecine relationnelle

On entend bien des rumeurs et des histoires sur la nature de la médecine chinoise, la plupart étant pour le moins fantaisistes. Malgré maintenant presque un siècle d’introduction[1] en Occident, la médecine chinoise subit encore nombre de distorsions et nourrit bien des incompréhensions. Essayons d’y voir plus clair et surtout de comprendre comme celle-ci s’est construite.

Auteur : Ivan Bel

Si la médecine chinoise est aujourd’hui largement connue dans le monde entier, elle reste encore trop souvent incomprise et fantasmée. Pour bien saisir ce qu’est la médecine chinoise, il faut d’abord savoir comment celle-ci s’est constituée. La nature profonde de la médecine chinoise est tout simplement… la nature elle-même. Par son observation patiente (sur plusieurs siècles, voire millénaires), les sages chinois ont constaté qu’il existait deux grands phénomènes que l’on retrouve régulièrement : les cycles et les relations d’interdépendance entre les sujets observés.

Prenons un exemple simple : vous êtes à la campagne et vous vous régalez du paysage lors d’une belle journée d’été. Devant vous se trouve une prairie pleine de fleurs et d’insectes et tout autour l’orée d’une forêt. Le vent vient agiter doucement les feuilles des arbres et le soleil inonde ce paysage bucolique. Vous observez pendant quelques heures le va-et-vient des animaux et le bruissement de la nature.

A la fin de l’après-midi vous pourrez dire instinctivement que :

  1. C’était beau, plaisant, agréable
  2. C’était apaisant et relaxant
  3. C’était ré-énergisant et que tout semblait en harmonie

Pourquoi dire cela alors que vous n’avez vu que des arbres, de l’herbe et des insectes ? Pourquoi à la fin de la journée avez-vous le sentiment qu’il faudrait refaire une journée comme celle-là plus souvent aux vues des bienfaits que vous ressentez ? Voyons cela plus en détail.

Il existe deux types d’observations. L’observation du réel est de loin la chose la plus facile, car tout est concret et possède un nom : le caillou, le ruisseau, l’abeille, etc. Les couleurs, les formes, la luminosité forment un ensemble que l’on peut nommer également et qui nous procure une émotion ou une sensation de type agréable ou désagréable. On peut affirmer pour  l’exemple précédent qu’il s’agit d’un beau paysage qui procure un moment de détente et de ressourcement.

La seconde observation est celle du monde invisible à l’œil nu. Parce que nous sommes des êtres sensibles – et normalement éduqués – nous pouvons regarder au-delà de ce que nous voyons, soit par le ressenti soit par l’intellect. Le paysage prend alors une tout autre dimension. Prenons uniquement le cas des arbres pour simplifier. Sous les arbres courent les racines qui pompent l’eau et les nutriments. Ces racines s’interconnectent entre elles car on sait aujourd’hui grâce à la science que les arbres échangent les nourritures, l’oxygène et des informations chimiques par ce biais. Vers le ciel les branches et les feuilles constituent un autre réseau plus ou moins dense selon l’endroit où l’on se trouve. Sur ce réseau, animaux et insectes peuvent circuler d’un lieu à un autre, tandis que les feuilles captent la lumière, font de la photosynthèse et transforment le CO² en oxygène, tout en s’envoyant aussi (notamment via les fleurs, mais pas seulement) des phéromones pour s’informer à distance. Ce maillage des arbres entre eux nous, dans la terre comme dans l’air, permet de comprendre qu’il existe des relations entre ce que l’on prenait d’abord pour des éléments séparés. Chaque composant du paysage en fait tout autant : les brins d’herbe entre eux, les abeilles entre elles, et ainsi de suite. Mieux encore les relations se tissent non seulement au sein d’une même espèce, mais aussi entre les espèces du règne végétal et animal. Une plante qui souhaite se débarrasser de pucerons va attirer les coccinelles par exemple. Ces relations sont certes  invisibles à l’œil nu, mais sont loin d’être inintéressantes et sans valeur, bien au contraire. Non seulement elles indiquent qu’il existe des relations, mais également que ces relations induisent des échanges et du mouvement.

Rapidement on se rend compte qu’une relation active n’est jamais isolée. Si la fleur est butinée, ce n’est pas sans conséquence pour l’abeille et pour la fleur. On entre dans une chaîne de relations qui, à long ou moyen terme, forment un cycle. L’arbre produit de l’oxygène, qui va à son tour permettre aux animaux et aux humains de respirer. Ceux-ci consomment l’oxygène et produisent du dioxyde de carbone qui sera à nouveau capté par les feuilles des plantes vertes. C’est ce que l’on appelle le cycle du carbone. Lorsque l’eau n’affleure pas à la surface de la terre, les racines des arbres vont la chercher dans les nappes phréatiques et la remontent. Cette remontrée d’humidité va nourrir d’autres plantes et nourrir entre autres l’herbe et tous les habitants qui vivent à ras du sol. Les arbres vont en absorber une partie qui finira évaporée via la transpiration des feuilles. Cette humidité dans l’air finira par créer des nuages qui se mettront à pleuvoir. Nous voilà dans le cycle de l’eau. De son côté, l’arbre a une certaine durée de vie et lorsqu’il meurt, son tronc va se décomposer et nourrira les insectes (qui seront mangés dans le cadre de la chaîne alimentaire), puis les sols pour les futures plantes. Nous sommes là dans le cycle de la vie et de la mort. Par voie de conséquence, l’observation de la nature permet de comprendre que ce qui n’est pas visible permet la réalisation de ces grandes choses que sont les cycles. Ces cycles ne sont pas autonomes puisqu’ils dépendent des bonnes relations entre les différents éléments et par les autres cycles. Par exemple, les arbres sont soumis au cycle circadien (alternance du jour et de la nuit sur 24h) et ne produisent pas la même chose selon si c’est le jour ou la nuit. La conclusion logique de tout cela est que la vie est un mouvement, une circulation et que toutes les espèces de tous les règnes de la nature sont interrelations et en équilibre. C’est cet aspect qui nous donne ce sentiment que tout est à sa place dans un paysage et que tout est en équilibre, ce qui est très apaisant.

Cette observation du vivant a permis aussi de comprendre que ce qui est vraiment grave se trouve généralement dans la non-circulation (stase), l’absence d’un élément dans le paysage (vide) ou dans l’excès d’un élément (trop plein). Dans ces trois cas, on peut dire que la chaîne des interrelations n’est plus en harmonie. S’il y a trop d’eau, les plantes pourrissent par les racines et finissent noyées. S’il n’y en a pas, tout le monde meurt de soif. Si l’eau ne circule plus, elle croupie, pourrissant également tout ce qu’elle touche. Ce n’est pas parce qu’on ne voit pas cette relation du sol, de l’eau et des plantes, que ce n’est pas important. On peut même ajouter que plus ces relations sont invisibles, plus elles sont capitales. En cas de déséquilibre, la maladie ou la mort de sont pas loin.

L’Homme, qui est un élément de la nature, ne peut donc pas échapper (qu’il le veuille ou non, cela ne change rien à l’affaire) à ce schéma de relations et d’interdépendances, de communications, de mouvements et de cycles. Mieux encore, en acceptant cela, il découvre que ce schéma est à la fois à l’extérieur et à l’intérieur de lui. À l’extérieur, il mange les plantes et les animaux qui l’entourent et boit l’eau. Sans eux l’Homme meurt. Sa relation est bien celle de la dépendance. Avec cette nourriture, il va faire circuler des nutriments à travers ses différents organes. Chaque organe dépend du bon travail des autres pour digérer, mais aussi pour acquérir une énergie suffisante à son fonctionnement. Là également on perçoit l’interdépendance entre les organes. Si une absence, un blocage ou un excès survient, l’organe sera malade. Pour se soigner, il lui faudra donc rétablir l’équilibre d’un organe, la communication du canal énergétique (nommé en français méridien, mais mieux appelé canaux – jing – en chinois ou – keiraku – en japonais) et le mouvement harmonieux dans l’ensemble du système digestif. S’il veut se soigner durablement, il rétablira en plus son équilibre intérieur avec celui de la nature extérieure. C’est pour toutes ces raisons qu’une après-midi au soleil en pleine nature est d’un profond bienfait pour le corps et l’esprit et que nous avons intuitivement la compréhension de l’équilibre entre notre corps (microcosme) et notre environnement (macrocosme).

Définition de la médecine chinoise

On l’aura compris, la médecine chinoise est une médecine très différente par rapport à la vision occidentale. Les raisons en sont les suivantes :

  1. La médecine chinoise un système, c’est-à-dire qu’elle intègre l’ensemble des relations, des cycles et des mouvements qui sont ceux de la nature. Sa vision est donc holistique aussi bien pour le macrocosme qui nous entoure que pour notre microcosme individuel. C’est pour cela qu’elle ne distingue pas le corps d’un côté, l’esprit de l’autre et les émotions dans un coin encore à part. Tout ne fait qu’un. En occident les éléments de la nature sont séparés et il a fallu attendre les années 70 pour entendre l’expression « écosystème en interdépendance ». Ici l’Homme fait partie de la nature et n’est pas séparé de la trame globale des relations et des interdépendances.
  2. Elle possède sa propre base théorique et philosophique qui est plus proche pour nous aujourd’hui de l’écologie que de la médecine scientifique. Ces théories ne ressemblent en rien à ce que l’on connaît en Occident, pourtant elles ont le double avantage d’être parfaitement logiques et cohérentes entre elles.
  3. Elle s’est élaborée à partir de l’observation du vivant et non celle de l’inanimé (dissection des cadavres). Par conséquent, rien n’est vu comme statique, tout n’est que mouvement. De plus, il s’agit d’une science empirique fondée sur des millénaires d’observation des relations, des causes et des conséquences. Ce n’est donc pas une science qui cherche des preuves au sens actuel du terme puisque l’existence des cycles et des relations de la nature est en soi la preuve de la nature.
  4. L’observation à partir du vivant incite à maintenir le vivant en bonne santé plutôt que d’intervenir sur le morbide. Son aspect premier est donc d’intervenir avant que la maladie n’arrive. C’est donc une médecine préventive avant d’être curative, bien que ces deux aspects soient étudiés et enseignés.
  5. L’observation du vivant dans sa dimension visible et dans sa dimension invisible impose la complémentarité et la résonance entre macrocosme et microcosme. Tout est dans tout. C’est pourquoi la pollution externe ou les facteurs climatiques peuvent être des facteurs de maladie interne pour l’être humain. Dans l’autre sens, le dérèglement du mode de vie des humains est un facteur de maladie pour l’environnement, il suffit hélas de voir dans quel état est la planète aujourd’hui.
  6. La médecine chinoise considère les phénomènes non pas en soi, mais à partir des relations entre eux. Par conséquent, la santé d’un organe ou d’une personne dépend de multiples facteurs tous reliés entre eux. Dans cette optique, il n’existe pas un symptôme qui correspondrait à une cause, ce qui exclut d’emblée la prise d’un même médicament pour tous les gens atteints d’un rhume. Au l’inverse, pour une seule cause pathogène il peut y avoir de multiples symptômes et pour un symptôme de multiples causes.
  7. La complexité du système relationnel fait que chaque individu est unique. Le mouvement dans le système relationnel impose que chaque individu change constamment et que d’une consultation à l’autre, il n’est plus tout à fait le même. Il faut donc constamment adapter le traitement pour coller au plus près à sa réalité physique et psycho-émotionnelle.
  8. S’il existe du mouvement dans la nature (et donc dans l’Homme), celui-ci ne peut-être anarchique. Il répond aux lois des grands cycles (jour/nuit, croissance/décroissance, vie/mort, ingestion/évacuation, digestion/transformation, etc.) et il suit des circuits, des canaux que l’on nomme « méridiens ».

Ces quelques points permettent de se faire une idée plus précise de ce qu’est la médecine chinoise. De nos jours celle-ci est cataloguée de « traditionnelle » mais en réalité elle n’a jamais arrêté de chercher, de s’informer et de se développer, et ce, sans interruption depuis au minimum 3500 ans. Il ne se passe pas une semaine sans que de nouvelles études apparaissent sur les traitements classiques comme sur les nouvelles maladies, notamment celles dites de civilisation.

Croyances et réalités

Dans l’excellent film de Coline Serreau « La crise » on voit dans une scène mémorable un inconnu parler de la médecine chinoise à un Vincent Lindon attentif et étonné.

 

Cet extrait qui est très populaire sur les réseaux sociaux tente de décrire la médecine chinoise de manière convaincante et, il faut bien le dire, un peu prosélyte. Le personnage argumente notamment que le médecin chinois rééquilibre les énergies quatre fois par an, met des aiguilles dans le corps, intervient avant que les pathologies ne soient déclarées et que l’on ne paye pas le médecin quand on est malade, mais quand on est maintenu en bonne santé. Ces arguments, on les entend souvent lors des repas de famille ou avec des amis. Toutefois, il y’a quelques erreurs dans ces arguments qu’il n’est pas inutile de rectifier.

Les quatre visites annuelles chez le médecin : ces visites se font aux intersaisons dans le but d’aider le corps à se préparer aux changements climatiques et énergétiques (notamment avec le changement d’élément selon la saison). Si cela était vrai autrefois, aujourd’hui les Chinois ne le font presque plus. Ils vont voir le médecin quand ils sont malades et non en prévention, une mauvaise habitude prise au contact des Occidentaux qui ont envahi le pays au 19e siècle.

Le médecin rééquilibre les énergies et met des aiguilles : le rééquilibrage énergétique est la base de la médecine chinoise, mais pour ce faire les aiguilles ne représentent pas la majeure partie du traitement. Les médecins prescrivent presque toujours et avant tout des mélanges de plantes à ingérer, en cataplasme ou en tisane. Au passage il faut se rappeler deux choses :

  1. La médecine chinoise est un ensemble de pratique dans lequel on trouve en plus de l’acupuncture et de la pharmacopée, la moxibustion, les ventouses, le massage Anmo-Tuina, la diététique et le Qigong (littéralement « travail de l’énergie »).
  2. La chirurgie et le reboutage (version ancienne de l’ostéopathie) sont également connus depuis très longtemps. Dès le 6e siècle de notre ère, la Chine[2] savait opérer de la cataracte, réparer les fractures et extraire des séquestres osseux.

On ne paye que lorsqu’on est en bonne santé et pas lorsqu’on est malade : voici une idée reçue qui a la vie dure. En réalité tous les rendez-vous réguliers étaient payants, quelle que soit l’époque. Les Chinois forment le peuple le plus commerçant au monde et ne pas gagner d’argent serait une hérésie à leurs yeux. Si par contre quelqu’un tombait malade, il pouvait demander à voir d’urgence le médecin. Selon les médecins et leur envie de conserver leurs patients en bonne santé, ils ne faisaient pas toujours payer. Mais la médecine était payante et même chère, à tel point que sous la dynastie des Song du Sud (1130-1279), les empereurs ordonnèrent la création d’un bureau des médecines dans leur capitale. Ce bureau était chargé de distribuer gratuitement les médicaments aux pauvres sans le sou pour qu’ils puissent se soigner. Pour la petite histoire les fonds de médicaments furent quasiment tous détournés et revendus contre des fortunes au marché noir[3] par les mêmes médecins et fonctionnaires qui étaient chargés de les distribuer.

La médecine chinoise traite la cause pas le symptôme : cet argument n’est pas dans le film de Coline Serreau, mais on l’entend beaucoup aussi. C’est faux dans la mesure où le médecin chinois traite aussi bien le symptôme que la cause. C’est le fameux dilemme de la racine (cause) ou de la branche (symptôme) que tout praticien rencontre un jour où l’autre. Par quoi faut-il commencer, quelle priorité donner au traitement. Si le patient souffre, on commence généralement par les symptômes. Sinon, on cherchera effectivement à traiter la cause profonde.


Notes :

  • [1] George Soulié de Morant promut l’acupuncture en France à partir de 1929, il y’a donc 88 ans de cela.
  • [2] L’Inde connaissait l’opération de la cataracte dès le 2e siècle apr. J.-C. En France il faut attendre le 18e siècle avec le chirurgien français Jacques Daviel (1693-1762).
  • [3] Lire Jacques Gernet, « En Chine à la veille de l’invasion mongole, 1250-1276 », Ed. Hachette, 1990.