Douleur lombaire : l’origine alimentaire

Lorsqu’une personne se plaint des lombes, le premier réflexe est de traiter la zone douloureuse. Mais parfois ce réflexe n’est pas la meilleure solution, notamment lorsque la cause provient des intestins. En tant que praticien de Shiatsu, vous devez toujours vérifier si le ventre est fluide avant de vous lancer dans une séance qui risquerait de ne pas avoir beaucoup d’effet.

On dit couramment aujourd’hui que « le mal du dos c’est le mal du siècle ». Cet adage est relativement récent. Il vient essentiellement du changement de comportement de nos sociétés. Pensez donc : en seulement 60 ou 70 ans, nous sommes passés d’une société essentiellement composée d’agriculteurs, artisans, ouvriers à une société de services. À cette époque-là on était debout 8 à 10h par jour contre 2 ou 3h assis. Aujourd’hui c’est l’exact inverse : nous sommes assis 8 à 10h par jour (canapé-TV, repas, transport, travail) contre seulement 2 à 3h debout. Au regard de l’évolution biologique, cette révolution date seulement d’il y a 5 minutes. Le corps n’a pas eu le temps de s’adapter et nous avons maintenant une telle faiblesse des muscles du dos que personne n’est capable de tenir assis pendant 30 minutes sans s’appuyer contre le dossier de sa chaise. Le mal de dos, notamment en raison des problèmes de tassement des disques vertébraux, est devenu un souci mécanique complètement banal.

La révolution à l’envers de l’alimentation

Avec la position assise, il faut également compter avec une seconde révolution, celle de l’alimentation. Jamais notre nourriture n’a été si riche, si variée et… si mauvaise pour notre organisme. Trop de gras, trop de sucre, trop de sel, trop de farine et pas assez de fibres ou d’eau, pour ne parler que des problèmes les plus courants. Non seulement l’industrie alimentaire assaisonne trop ses plats, mais en plus les ingrédients de base ont été sélectionnés ou filtrés. En Shiatsu les Japonais parlent des « san paku » (ou les trois blancs) : sel blanchi, farine blanchie et sucre blanchi qui impactent directement le Yin ou le Yang[i]. Au passage, savez-vous pourquoi le sucre est blanc ? Parce qu’il est issu de la mélasse de betterave sucrière, qui est moche à voir. Elle est alors traitée à la chaux, puis à l’anhydride carbonique (CO²), épuré à l’anhydride sulfureux (SO², dioxyde sulfureux inodore et largement toxique) et enfin filtré sur du noir animal (soit des carcasses animales carbonisées). Et ce n’est pas la fin du processus, d’autres étapes réjouissantes attendent le sucre avant qu’il arrive dans notre assiette puis notre organisme (pour en savoir plus, lire cet article).

Prenons maintenant le cas de la farine. Non seulement elle aussi est blanchie chimiquement (sinon elle reste brun-jaune), mais elle contient des taux de gluten très importants[ii]. Depuis la fameuse « révolution agricole » qui a massacré nos campagnes, les bocages et les haies qui séparaient les champs, le blé a été sélectionné non pas en fonction de son intérêt nutritif pour l’homme, mais pour s’adapter aux demandes de l’industrie alimentaire. Avec un blé riche en gluten, il est bien plus facile de faire des sauces par exemple. Aujourd’hui, plus de la moitié du blé est destiné à l’industrie qui va le transformer et non à faire du pain. Farine bio ou non, ce sont les mêmes espèces de blé et donc le même taux de gluten, il y a juste moins de pesticides dans le premier cas. Or, on sait scientifiquement que même en petites quantités, le gluten provoque des lésions dans l’intestin[iii]. Les conséquences sont nombreuses et on peut citer entre autre une participation du gluten dans l’anémie (le niveau de fer redevient très vite normal lors de la suppression du gluten), des effets sur la mémoire et l’apprentissage, des problèmes d’écriture, la dyslexie, le manque de confiance en soi, diminution à la socialisation, maladie de Crohn et quelques autres encore.

Des habitudes alimentaires nocives pour le corps

Comme si tout cela ne suffisait pas, il faut bien constater que nous avons la déplorable habitude de mélanger des aliments qui ne vont pas ensemble. Dans son excellent petit livre[iv], Jean-Pierre Marguaritte, professeur de la chaire d’Ostéopathie de l’Université de Montpellier, fait une petite liste des pires habitudes alimentaires de notre quotidien.

Le café au lait : les tanins précipitent la caséine, qui est sur-indigeste pour l’intestin. Or, on trouve des tanins dans le vin, le café et le thé. La suppression du café au lait aide grandement à soulager les maux de dos. Pensez à tous les produits issus du lait, comme le fromage ou le yaourt en fin de repas, que l’on consomme avec un peu de vin.

Le yaourt au bifidus actif : malgré ce qu’en disent les pubs, l’association de ce yaourt avec des céréales accélère la fermentation, ce qui se traduit par des ballonnements intestinaux. Irritation que le bifidus actif est censé supprimer. On marche sur la tête !

Le fromage : les producteurs insistent souvent sur l’apport en calcium des produits laitiers. Le fromage est l’un des aliments les plus acidifiants qui soient. Pour contre cette acidité, l’organisme va compenser en puisant dans ses réserves de… calcium. C’est ce que les Naturopathes nomment « l’effet tampon ». Donc le fromage, comme tous les produits laitiers, n’améliore pas les os, mais contribue à les décalcifier. De plus en médecine chinoise on sait pertinemment que les produits laitiers sont les champions pour produire les Glaires, notamment sur la Rate et les Poumons (mais pas seulement), facteurs pathogènes des plus difficiles à se débarrasser.

Fruits et légumes : la télévision serine à longueur de journée qu’il faut 5 fruits et légumes par jour pour sa santé. C’est tout à fait justifié pour obtenir des fibres, des vitamines et des sels minéraux et lutter contre l’acidification du corps provoqué par les protéines et les glucides. Mais quelle catégorie, dans quelles proportions, de quelle qualité et surtout à quel moment de la journée, rien n’est dit à ce sujet. Juste un exemple parmi tant d’autres : les fruits aqueux sont généralement acides lorsqu’ils sont mélangés au pain, céréales et légumineuses. La fermentation qui en découle touche 20% de la population, car on ne sait pas que les fruits sont déconseillés après le repas de midi, aux personnes en surpoids, aux diabétiques et aux malades hépatiques.

Conclusion, il est grand temps d’examiner posément ses habitudes alimentaires.

Posture et inflammation de l’intestin

Lorsque nous sommes assis, c’est tout le système digestif qui fonctionne moins efficacement qu’en position debout. Si le transit est ralenti, les produits ingérés avec les aliments ont tout le temps de venir irriter la paroi intestinale et de l’enflammer. Conséquences : constipation, diarrhée, gaz intestinaux, ralentissement des mouvements péristaltiques. Si vous avez lu best-seller de Giulia Enders[v], vous aurez également appris que même pour aller à la selle, la meilleure position est accroupie afin de garder le dos droit et de ne pas plier le gros intestin justement lorsqu’on en a le plus besoin.

Sur ce schéma on voit bien le passage du gros intestin, notamment dans sa partie transverse contre la colonne vertébrale.

La posture est donc également l’une des causes de l’inflammation de l’intestin. Mais ce n’en est qu’une parmi tant d’autres que nous citons en vrac : le stress qui bloque le diaphragme et l’empêche dans son mouvement d’auto-massage de l’abdomen ; les problèmes articulaires de la colonne vertébrale ; l’arthrose ; la surcharge pondérale ; l’hérédité ; les troubles névralgiques ; la mauvaise circulation sanguine ; en médecine chinoise le Vide du Rein, du Jing et la faiblesse musculaire due au Vide de la Rate. On n’a que l’embarras du choix.

De l’intestin à la douleur lombaire

On l’aura compris, les causes d’inflammation de l’intestin ne manquent pas. Cette inflammation en soi n’est déjà pas une situation agréable à vivre, mais la chaîne des conséquences anatomiques l’est encore moins. À droite et à gauche de l’abdomen se trouve deux grandes voiles musculaires, les psoas, qui s’attachent à la fois sur les lombaires (de T12 à L5) et sur deux zones d’attaches (vers le bas, au niveau de l’os de la hanche et jusqu’au fémur (petit trochanter). Le psoas interne droit est en rapport avec le caecum et le gauche avec le sigmoïde. On voit que la relation entre intestin et muscles est en lien direct. Par conséquent, le gonflement des intestins va créer une asymétrie dans la tension de ces deux muscles, ce qui va provoquer (au choix ou les deux à la fois) un décalage (inclinaison latérale et vrille) des lombaires et/ou une remontée d’un côté du bassin. La vertèbre qui porte le plus de poids et de jeu de tension est la cinquième lombaire. Elle sera donc la première à souffrir.

Schéma du psoas-iliaque, avec ses attaches sur la colonne vertébrale.

 

Mais cette contrainte va se répercuter sur toute la colonne vertébrale, particulièrement sur les vertèbres lombaires. L’instabilité va créer de nouveaux jeux d’équilibrage avec les muscles dorsaux, le carré des lombes et les obliques. Les risques de pincement des nerfs intervertébraux sont augmentés dans des proportions importantes, et l’instabilité qui en résulte crée des compressions sur le cartilage des disques. Mais si le cartilage n’est pas vascularisé il ne peut pas être nettoyé par un flux continu de sang. Comme l’inflammation intestinale crée une acidification du terrain, le cartilage va rapidement être attaqué et se dégrader en se fissurant et en s’asséchant.

Autre conséquence de ces tensions, le ralentissement dans la circulation des liquides corporels, notamment le sang et la lymphe. Ce ralentissement va empêcher le nettoyage des psoas et des autres muscles, notamment de l’acide lactique, ce qui provoque une hypertonie musculaire. L’élasticité des parois artérielle diminue dans la foulée, facteur aggravé par la prise de sucre, de sel et de graisse. Or dans l’abdomen l’aorte abdominale descend depuis le cœur et nourrit les organes et les viscères avant d’irriguer les psoas et de leur apporter les nutriments et l’oxygène utiles à leur bonne santé. Nous sommes là dans un cercle vicieux.

Le bon réflexe du praticien

La première attention/précaution du praticien de Shiatsu Thérapeutique est de vérifier si l’origine du mal de dos n’est pas intestinale. L’erreur consisterait à traiter uniquement le dos, ce qui ne servirait pas à grand-chose, alors que la cause se trouve dans le tube digestif et le mode d’alimentation de la personne. Les points Mu (Boketsu) du ventre sont aussi là pour opérer un diagnostic précis notamment les 2 E.

Dans ce cas précis, il faut lever les obstructions intestinales. Manuellement, le Chineitsang ou un Ampuku précis peuvent tout à fait faire le travail, à la condition que la personne ne ressente pas trop de douleurs dans la zone abdominale. Ces massages du hara sont de véritables trésors pour débloquer toutes sortes de troubles digestifs.

Si l‘inflammation est trop forte, il faudra en passer par les méridiens liés aux organes en commençant par chasser la Chaleur et remettre en circulation le Qi correct (Zheng Qi). Le point 25E sera la star de votre traitement car il relance le transit, mais aussi 37E (point Mer inférieur du GI) et 36E (point Maître de l’abdomen). Mais bien entendu il est important de traiter tout le ventre, notamment le méridien de l’Estomac du 19E au 30E en équilibrant les deux côtés.

Qu’ils soient locaux ou distaux, les points peuvent tout à faire vous aider de manière efficace.

Une fois, et une fois seulement, que les blocages intestinaux seront levés, vous pourrez alors soulager les tensions dorsales et lombaires, chasser la chaleur agressive de dans la zone pour soulager la personne… si entre-temps celles-ci ne se sont pas réglées toutes seules.

Bonne pratique !

Auteur : Ivan Bel  – Comité de lecture : Bernard Bouheret, Jean-Marc Weill


Notes :

  • [i] Ce trouble se constate lorsqu’on aperçoit naturellement le blanc de la sclérotique, en haut ou en bas de l’œil, tout en conservant la pupille en face de soi.
  • [ii] 80% des protéines du blé actuel est en fait du gluten. Un grain de blé (froment) contient 69% de gluten. Pour comparaison le riz n’en contient que 5%. Source : intolérancegluten.com
  • [iii] Ibid, source : intolérancegluten.com
  • [iv] « Le mal de dos est dans l’assiette », Jean-Pierre Marguaritte, Ed. Eurpromosteo, 2016
  • [v] « Le charme discret de l’intestin », Giulia Enders, Ed. Payot, 2015