Comment traiter le « Vent froid attaque le Poumon » dans la pratique du Shiatsu ?

Bonjour à tous. Il m’est venu cette idée de vous transmettre le fruit de mon travail et ce que j’enseigne en fin de cursus (4ème année) aux étudiants de notre école à l’EST de Paris. Cela fait maintenant 30 ans que j’essaye de transcrire les données de l’acupuncture pour le Shiatsu Thérapeutique et je fais de mon mieux pour être clair et servir la cause de notre discipline sans la défigurer.

Il y a peu, une étudiante de fin de cycle me disait d’un air très attristé que son acupuncteur lui avait dit qu’elle ne pourrait jamais avoir le même résultat avec la main qu’avec l’aiguille et moi de lui répondre ceci : « C’est parfaitement exact ! Et inversement, une aiguille ne remplacera jamais la main ! ». Nous avons à ce propos remarqué, mon ami Jean-Marc Weill et moi-même, que bien des personnes se tournant vers la Médecine Chinoise en viennent à traiter le Shiatsu comme un art mineur et avec une certaine condescendance d’élite si fréquente dans les pays civilisés quand il s’agit de disciplines manuelles.

La vérité, c’est qu’il n’y a aucun livre de Shiatsu thérapeutique qui guiderait le praticien sur un chemin bien balisé. Tous les ouvrages écrits sont issus de la Médecine Chinoise et ils sont destinés à un public d’acupuncteurs. L’approche n’est pas la même, le modus operandi non plus. Nous devons donc trouver un transformateur, comme pour passer de 110V à 220V lorsqu’on passe d’un continent à un autre.

Les tableaux sont décrits avec les symptômes essentiels, soit la Pathologie, puis vient l’Etiologie, étude des causes, puis le Traitement qui consiste à traiter quelques points savants et pour la plupart très connus de tous.

Mais cela ne dit jamais comment traiter manuellement et encore moins en Shiatsu thérapeutique. Et nous, nous voulons conserver nos mains intactes et actives. Comment donc opérer ce switch qui permettrait à un Shiatsu-shi de traiter savamment une pathologie sans tomber dans « le doigt remplace l’aiguille », ce qui serait une grave erreur. Les patients ne s’y trompent d’ailleurs pas, ils savent très bien ce qu’ils viennent chercher chez un praticien de Shiatsu Thérapeutique : un toucher global, un geste précis et chirurgical, une présence amicale. Une sensation de grande légèreté au sortir de la séance, une grande force dans les Reins, une grande paix dans le Cœur, enfin une grande joie de vivre.

Même s’il existe le Tui-Na, massage chinois bien connu, il n’opère pas de la même manière que le Shiatsu et les maîtres Japonais ont très bien défini au travers de leur art manuel le fait de mobiliser le pouvoir de guérison inné du Corps-Esprit. Le Shintoïsme, issu du Taoïsme, est très présent. Le Zen légendaire aussi, l’Esprit du Budô (la Voie des arts martiaux) également. La pureté du geste et de son intention creuse un chemin dans le cœur du thérapeute puis dans le corps du receveur. I shin den Shin disent les maîtres Zen, de mon Cœur à ton Cœur. Les Maîtres d’arts martiaux disent eux, de mon Ventre à ton Ventre (Hara)!

Il faudra donc dans un 1er temps se forger un Corps-Esprit solide, stable, valeureux, empli de pureté et de sincérité. Peut-être nous faudra-t-il déjà envisager 10 ans de pratique pour cela. Comme un musicien qui apprend à « faire corps » avec son instrument. Connaissez-vous vraiment un seul artiste qui soit sur scène avant 10 ans de pratique ?

Artiste, artisan ou thérapeute manuel, tous les métiers qui passent par le corps demandent des décennies d’apprentissage avant la maîtrise. C’est en forgeant que…

Puis, si certains le désirent – et c’est là le propos d’aujourd’hui – aller à la rencontre de la Médecine Chinoise telle qu’elle a été élaborée depuis le Huang Di Nei Jing Su Wen, le classique des Questions simples de l’Empereur jaune. Puis le Ling Shu, le pivot spirituel qui en est la suite. Et tant d’autres encore… Sans perdre notre capacité de toucher avec les mains, en direct, agenouillés au sol, en bons serviteurs.

Plus prosaïquement si nous prenons par exemple le syndrome de l’Attaque du Poumon par le Vent Froid, les livres (Maciocia), nous donnent seulement trois points essentiels à poncturer ! 7P (Lie Que-Rekketsu), 12 V (Fengmen-Fumon) et 16DM (Fengfu- Fufu) et puis le tour est joué !

Croyez-vous vraiment qu’une séance de Shiatsu puisse se résoudre à traiter ces trois points ? Bien évidemment non ! L’acupuncteur plante ses banderilles avec brio et puis s’en va, le Shiatsu-shi reste avec son receveur et sa présence est requise tout au long de la séance afin de restaurer l’équilibre et la santé au travers de sa pratique manuelle globale.

Le Vent Froid attaque le Poumon

Alors, prenons les choses par le début ! Quand le Vent Froid attaque le Poumon, organe fragile par excellence, il l’empêche d’opérer sa fonction de descente et de diffusion d’où la toux, le nez qui coule, les éternuements, et la crainte du Froid et le point 7P est particulièrement recommandé pour rétablir les fonctions initiales du Poumon.

Le Froid Externe bloque aussi la circulation du Wei Qi d’où les céphalées occipitales, les courbatures et la crainte du Froid car le Wei Qi ne peut plus réchauffer les muscles.

Le pouls est superficiel (surtout à la position du Pouce) montrant en cela que le Qi du corps lutte contre le facteur pathogène extérieur. La langue peut présenter un enduit blanc. Cela peut être considéré comme une « Rébellion » du Qi (Ki), aussi nommé « Contre-sens. » La fonction naturelle de descente du Poumon est entravée par l’attaque perverse du Froid.

La Médecine chinoise insiste beaucoup sur le rôle des différents organes à diriger les mouvements du Qi. Ainsi, le Poumon fait descendre le Qi et la Rate le fait monter. L’altération de ces mouvements entraîne la toux et l’asthme pour le Poumon, la diarrhée pour la Rate. Il en va de même pour tous les organes et viscères : Le Foie fait monter et le Cœur fait descendre et tous les viscères Yang font descendre le Qi sauf le Triple Réchauffeur qui le fait circuler partout, à l’image de la petite tuyauterie d’un chauffage central qui diffuse la chaleur dans le corps comme dans une maison. Il est donc important de bien connaître ces mouvements, car quand ils sont altérés il faudra cibler et traiter l’organe qui en est responsable. La plupart du temps, le tonifier.

Dans notre protocole de Shiatsu nous commencerons par traiter le dos qui fait toujours office de base du traitement, car il contient tous les organes du corps. Traiter le dos avec la 1ère chaîne de Vessie puis la 2ème c’est déjà rétablir un équilibre général, aligner la colonne, apaiser le Shen (Shin) et réunir les trois foyers (San Jiao – San Cho) en une circulation fluide et harmonieuse.

Quel que soit le problème qui se pose à nous, nous pensons que ce traitement est incontournable et rien ne nous empêche de faire un arrêt sur image en traitant Feng Men-Fu Mon (12V) au passage sur la ligne horizontale de la 2ème vertèbre thoracique (ce point pourra être à nouveau traité en position assise en fin de séance). Il chasse le Vent et on peut également lui appliquer des moxas avantageusement. Les amateurs de ventouse le connaissent aussi très bien et l’utilisent pour toutes les affections pulmonaires.

12V est situé à 1,5 cun sur le côté, sur la ligne entre la T2 et la T3.

Dans cette même position, en décubitus ventral, il sera aussi possible de traiter 7P, point qui s’ouvre naturellement quand la personne est allongée les bras le long du corps, épaules en rotation interne, paumes vers le ciel. Rester avec les deux pouces sur ces deux 7P et attendre une respiration conséquente de la part de notre patient qui signera l’ouverture de la respiration et la diffusion de notre manœuvre pour un Qi du Poumon restauré.

7P est situé à 1,5 cun du pli poignet, dans la dépression du styloïde, 0,5 cun hors ligne vers l’extérieur, sur l’os radius.

Déjà le Shiatsu a parlé et a donné le ton à la séance. Si la personne ne peut aisément respirer dans cette position alors faire les soins directement en position assise et là, traiter le méridien du Poumon avec des pressions profondes et dispersantes, car l’attaque de Vent Froid est un syndrome de Plénitude.

Nous pourrons alors descendre le méridien de la Vessie car le Tai Yang (couche – parmi les 6 couches – qui lutte contre le Froid) est impacté en 1er lieu et cela pourra créer des céphalées occipitales (localisation classique du Tai Yang à la réunion des méridiens IG et V à la nuque) et là il est bienvenu de traiter ce méridien de Vessie qui relie la tête aux pieds dans la descente du Yang. Laisser la personne sur le ventre et circuler sur les jambes, traiter la face postérieure de la cuisse, au milieu des muscles ischios-jambiers de manière puissante puis au centre des jumeaux plus calmement. Idem, pressions profondes et dispersantes pour libérer la plénitude. Bien sortir le Qi-Ki par les pieds ce qui va libérer la tête. Un adage de notre école dit que « L’on dégage la tête aux pieds, le dos au ventre, la poitrine aux mains. »

En retournant la personne en décubitus dorsal, traiter le méridien du Rein pour renforcer les ressources profondes du corps. C’est une chose d’attraper un coup de froid, c’en serait une autre que cela devienne chronique. Bien traiter la zone entre 3R (Taixi-Taikei) et 7R (Fuliu-Fukuryu) pour une tonification générale. Le Rein est à la base du Yin/Yang de tous les autres organes.

Le point 3R est situé en arrière de la malléole interne de la cheville, dans le creux avant le tendon d’Achille. 7R se trouve 2 cun plus haut que 3R.

Puis au ventre traiter le point 6RM (Qi Hai–Ki Kai), pour tonifier le Qi-Ki acquis et renforcer le corps. On peut y appliquer un moxa.

Le point 6VC ou 6RM est situé sur la ligne centrale antérieure, à 1,5 cun sous le nombril.

Libérer le diaphragme et la poitrine. 17RM (DanZhong-Danchu) calme la toux.

Le point 17VC ou 17RM est situé pile au milieu de la poitrine, sur la ligne centrale antérieure, entre les deux mamelons.

Puis aux bras traiter le méridien du Poumon, du 1P (Zhongfu-Chufu)- qui aide à la descente du Qi-Ki- jusqu’au 11P (Shaoshang-Shosho) son dernier point. Traiter aussi le 1GI (Shangyang-Shoyo) au niveau de l’index. Reprendre le traitement du 7P en dispersion. Le méridien IG (Intestin Grêle) sera traité sur son trajet avant-bras et bras pour libérer la nuque et en relation avec le Tai Yang (IG-V couche Tai Yang luttant contre le Froid Externe) ainsi que celui du TR (Trois Réchauffeurs) pour le rétablissement du Wei Qi (Qi protecteur qui circule en surface sous la peau) qui est attaqué par le Froid Externe (et qui va entraîner des courbatures caractéristiques par son blocage). Ne pas craindre de continuer le trajet du bras en allant vers la nuque et dégager l’occiput. Le patient appréciera !

Méridien du Poumon, sur la partie supérieure de la face interne du bras.

Au niveau du visage traiter 20GI (Yinxiang-Geiko) pour aider à stopper l’écoulement nasal aqueux du au Vent Froid.

Le point 20GI est situé dans le pli nasolabial, sur le côté de la narine.

En position assise, au niveau de la nuque (Se placer en Iai Goshi) bien dégager l’ensemble avec les points 16DM, 10V (Tianzhu-Tenchu) et 20VB (Fengshi-Fuchi) qui sont les trois fenêtres du Ciel postérieures qui libéreront sûrement les céphalées occipitales. Cette manœuvre peut être douloureuse, bien entrer avec les pouces effacés en faisant basculer la tête en arrière et en inclinaison latérale. Bien demander au receveur de se relâcher. Ne pas faire trop longtemps si douleurs avérées.

Finir toujours en position assise (Hantachi possible) avec 12V sur lequel on peut revenir et 13V (point  Shu-Yu du Poumon). Puis sur la même ligne horizontale 12DM (Shenzhu-Shinchu), point qui renforce le Zheng Qi (Qi Correct) et qui chasse le Xie Qi (Qi Pervers) est aussi intéressant. Ce point (12DM) tonifie également le corps tout entier d’où son nom « Pilier du corps ».

Le 12GV ou 12DM est situé entre la T3 et la T4, sur la ligne centrale postérieure.

Terminer la séance par des brossages appuyés, mains en griffe, du centre (colonne vertébrale) vers la périphérie en ouvrant tous les espaces intercostaux, et ce, du haut vers le bas du thorax. Cette manœuvre chasse le pervers, vivifie le Qi et le Sang. Il se pourrait alors que votre patient soit libéré de ses douleurs de céphalées, que l’écoulement du nez se soit arrêté et que déjà la toux se soit aussi apaisée. On peut aussi finir le soin par des frottements profonds et lents pour réchauffer le corps.

Puis poser vos mains silencieuses sur les deux Reins pour parachever le tout, laisser le souffle remplir vos mains et envoyer le Qi-Ki dans  les lombes à chaque expire. Trois fois au minimum. Pourquoi ne pas percuter 4DM Mingmen –Meimon trois fois très calmement, cet espace que les taoïstes nomment « La Mer de la Tranquillité » pour ramener votre receveur dans son centre, bien au calme. Comme un rappel à l’ordre.

Conseiller une bonne tisane, décoction Cannelle–Gingembre après la séance et le tour sera joué !

Si ces propos vont ont amené quelques éclaircissements vous m’en verrez ravi et je me proposerai de vous traiter de la même manière la stagnation du Qi du Foie pour la prochaine fois.

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Auteur : Bernard Bouheret – Comité de lecture : Jean-Marc Weill, Ivan Bel