Explication des postures en Shiatsu

Dans le Shiatsu, comme dans tous les arts asiatiques, la première chose qu’il est indispensable d’apprendre est l’utilisation du corps propre à cette discipline. Le Shiatsu étant d’origine japonaise, l’apprentissage passe par une modification du corps de l’étudiant grâce à toutes sortes d’exercices et de prise de conscience. Nous allons voir pourquoi il s’agit d’un passage important pour le futur praticien et comment cela se traduit dans les postures de travail du Shiatsu.

Avant de commencer cet article, il faut savoir qu’il a une petite histoire. En tant que praticien de Shiatsu et pratiquant d’arts martiaux depuis de nombreuses années, les liens entre ces deux univers me sont rapidement apparus comme évidents, et ce, d’autant plus que c’est par le biais de l’Aïkido que j’ai découvert le Shiatsu. En rédigeant cet article, Bernard Bouheret m’a alors dit qu’un mémoire avait déjà été rédigé sur ce thème, par Motomé Croizat (que l’on voit notamment dans le film « La Voie du Shiatsu »). Je l’ai donc contacté et elle m’a gentiment envoyé son mémoire sur « Le corps japonais » et donné l’autorisation pour qu’on le publie sur ce site. C’est pourquoi aujourd’hui et pour la première fois sur ce site, vous avez à la fois un article ET un mémoire qui traitent du thème du corps japonais et des postures en Shiatsu.

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Chaque culture du monde développe une vision du corps qui lui est propre. On pourrait croire que le fait d’être humain avec deux bras, deux jambes et une tête suffit à ce que chaque homme ou femme se comporte de la même manière. Tant s’en faut ! Un indien d’Amazonie a une manière de bouger, mais aussi une conception/perception de son corps, qui est à des années lumières de celle d’un Européen, qui lui-même sera très différent de celle d’un Extrême-Oriental. L’anthropologie [i], la sociologie et même la philosophie se sont penchées sur ce phénomène. Le corps est une construction sociale et culturelle, dans laquelle on peut incorporer ce que le sociologue Marcel Mauss [ii] appelait les « techniques du corps », et ce que Pierre Bourdieu [iii] nommait « l’habitus », c’est-à-dire des habitudes, des gestes et des postures, qui traduisent « la culturalité du corps » selon l’expression de Bernard Andrieu [iv]. Ce qui fait la singularité de chacun d’entre nous, c’est que nous avons incorporé ces habitudes-là et qu’elles sont devenues inconscientes, c’est-à-dire incarnées. Lorsqu’un Africain utilise sa main droite pour manger, cela lui est aussi « évident » qu’un Européen qui va se saisir de sa fourchette pour faire la même chausse. Du coup, chaque société développe sa propre culture corporelle, avec une motricité, une mobilité, un langage, des postures, une façon de s’habiller, etc., qui lui sont propres.

Alors que l’Occidental se déplace en mettant la poitrine en avant, l’Asiatique mettra davantage l’accent sur le ventre. Cette photo d’américains qui courent devant deux japonais est très parlante à cet égard.

Les arts qu’une société développe sont forcément le résultat de cette représentation culturelle et l’utilisation du corps au sein de ces arts répond forcément aux schémas de la société dans laquelle il évolue. On peut donc parler de l’existence d’un corps en fonction de chaque société et en Asie on peut démontrer qu’il existe un corps japonais, qui est différent du corps chinois ou vietnamien. Il suffit de connaître un tout petit peu l’histoire du Shiatsu pour savoir que cet art manuel provient de la Chine. Et pourtant, la manière de travailler, de se positionner, de presser avec les doigts et même de se déplacer n’a rien à voir entre d’un côté le Tuina-Anmo d’origine chinoise et, d’un autre côté, le Amma et le Shiatsu japonais.

Le corps culturel japonais

Puisque le Shiatsu provient du Japon, voyons un peu ce que nous pouvons lire du corps japonais. Tous les pratiquants occidentaux d’arts martiaux qui ont pu croiser des maîtres japonais ont tous pu faire ces constatations : ils ne bougent pas comme nous, la démarche n’est pas la même et le corps n’est pas développé de la même manière. Le japonais est plus petit, plus massif aussi, mais ce qui frappe le plus c’est la différence tout à fait visible entre un japonais et un Européen dans ce que l’on pourrait dénommer « un corps fort ». L’Européen va développer sa musculature et finir avec de belles tablettes de chocolat sur le ventre. Le japonais lui va développer son ventre en respirant dedans, en le forçant à sortir et finir avec un corps rond et plein comme un tonneau. Pourquoi ? Parce que pour l’Européen la culture gréco-latine s’est construite sur l’image d’un corps (dont témoignent nos statues) musculeux et lisse avec un ventre plat. La conception japonaise quant à elle se focalise sur le renforcement du centre, du hara (abdomen) et met en relation le mot « force » avec la capacité à déclencher tous les mouvements à partir du ventre. Dans les deux cas, ces visions culturelles du corps débouchent sur des corps physiques complètement différents, que l’on peut facilement observer à l’œil nu.

Statue d’un athlète olympique du temps de la Grèce antique. L’artiste insiste sur la musculature et le mouvement.

Ces deux visions induisent une utilisation du corps complètement différente entre nos deux cultures. Lorsqu’il marche, le japonais tend à lancer le pied et la jambe en avant et le pose plus ou moins à plat, cherchant une stabilité immédiate du pied au contact du sol. Ce mouvement donne souvent l’impression que le haut de la jambe et en particulier les fessiers sont complètement relâchés. Maintenant, regardez comment marche un Européen et vous verrez qu’au contraire les fessiers sont largement sollicités dans tout le déroulement du pas. De plus, il pose le talon en premier lieu et fait bien attention (inconsciemment bien sûr) à ne pas jeter ses pieds en avant afin de préserver ses genoux.

Très tôt les occidentaux ont cherché à analyser et décrypter le mouvement de la marche, ici d’une seule jambe, pour comprendre comment améliorer le mouvement sportif.

Vous avez dit genoux ? La culture japonaise est une culture où la vie se déroule au sol (sauf dans les grandes entreprises et les restaurants). À la maison le soir, on mange assis en seiza ou éventuellement en tailleur. Autrefois, toute la vie se faisait dans cette position seiza dont le sens signifie « assise juste » ou « correcte », dès lors que l’on n’avait pas besoin de se déplacer. Manger, lire, écrire et même parfois se battre se faisaient en seiza. Des siècles d’habitude dans cette posture ont profondément marqué le corps japonais en faisant rentrer les genoux vers l’intérieur et en arquant les tibias. Cette posture est très stable et confortable, mais pas évidente pour un Occidental dont le corps n’est pas souple. Il nous manque souvent la longueur nécessaire du quadriceps, sans parler de la souplesse dans la rotation interne de la cheville. Cela dit, avec un peu de pratique, cela vient tout naturellement.

L’utilisation des bras est également très différente. La conscience de l’utilisation du hara comme source de tous les mouvements, va empêcher un japonais de se tordre en tous sens s’il n’en a pas le besoin, ce qui – au passage – lui évite bien des problèmes de dos [v]. Notons d’ailleurs que grâce au seiza, le bas du dos d’un japonais est peu cambré. S’il ne bouge pas en tous sens, et reste dans l’axe de son bassin, c’est en toute logique que ses bras ne vont s’affairer que dans ce même axe, c’est-à-dire devant lui. S’il cherche à attraper quelque chose qui se trouve sur sa droite, il préférera tourner l’ensemble de son corps face à l’objet pour le saisir afin de conserver l’intégrité de son dos et la puissance maximale de ses bras lorsqu’ils sont orientés face à lui. Si l’objet est face à lui, mais situé un peu à distance, il pliera son corps dans l’axe du bassin pour l’atteindre ou bien se déplacera si l’objet est trop loin, mais il évitera les contorsions et extensions inutiles. Dans tous les cas, les bras restent en face des hanches, ce qui permet de rester centré, sans altérer la stabilité corporelle.

Morihei Ueshiba, fondateur de l’Aïkido, en position seiza. On voit très bien l’assise que donne cette posture, la place des mains face aux hanches et l’importance du hara, ventre rond et plein qui donne une bonne indication de la puissance du corps japonais.

L’un des aspects culturels les plus frappants de la société japonaise est le salut. En seiza, cela consiste à plier le corps au niveau du bassin sans décoller les fesses, tout en conservant le dos bien droit, avec les deux mains devant sur le sol qui forment un triangle. Ce mouvement est le plus haut signe de bienséance et de respect envers les personnes qui vous enseignent, pour ne prendre que cet exemple.

Enfin, je citerai un dernier aspect qui a modelé toute la société japonaise pendant des siècles : le port du sabre. Bien sûr, toute la population n’avait pas le droit et le privilège (car s’en était un) de porter les deux sabres (le long et le court ou katana et wakizashi). Les bushis (littéralement : « guerrier », terme utilisé bien avant le mot « samouraï ») représentèrent la caste dominante pendant quasiment toute l’histoire du pays, jusqu’à l’ère Meiji (1868-1912). Or, le port des sabres impose que le corps ne soit pas dissocié, que les mains soient constamment en face des hanches afin de pouvoir dégainer à tout moment. Cette exigence fut si importante (vitale même) que les Japonais sont le seul peuple au monde à avoir modifié sa manière de marcher. En effet, la marche traditionnelle (qui s’appelle « namba aruki ») se fait en avançant le bras gauche et la jambe gauche en même temps, puis idem du côté droit. Par crainte, par respect ou par fascination du statut social comme de l’exigence technique que s’imposaient les bushis, toute la population japonaise a imité cette caste dans la manière de se comporter et d’utiliser le corps.

Extrait d’une gravure qui permet de voir la marche namba aruki. Les deux membres d’un même côté avancent ensemble, à l’inverse de la marche naturelle qui croisent les membres supérieurs et inférieurs.

Vous l’aurez compris à travers ces quelques aspects, que l’utilisation du corps au Japon ne se fait pas de la même manière que chez nous. Cela a donc de nombreuses conséquences que l’on peut résumer comme suit :

  • Le rapport avec le sol, la terre en particulier, est très important. Tout se fait, part et revient au sol.
  • Le corps assis est plus stable et développe un plus grand ancrage physique, et partant, psychologique.
  • Le ventre « hara » est le siège de la respiration, de la force et l’origine de tous les mouvements.
  • Le corps forme un tout et les bras restent face au hara afin de conserver son intégrité.
  • Comme tout ou presque se fait au sol, les gestes du quotidien (manger, lire, écrire), ceux des arts (calligraphier, faire de l’ikebana, de l’Aïkido ou du massage) et ceux de la spiritualité (respirer en pleine conscience, méditer, prier) sont plus proches et se mêlent les uns aux autres. Il y a moins de séparation entre chacun de ces aspects que dans notre société.

Nous comprenons mieux à présent d’où viennent toutes les exigences que nous retrouvons dans l’étude du Shiatsu.

Modifier l’utilisation du corps

Pour apprendre correctement un art asiatique, il est donc impératif de démarrer l’étude par ce travail de longue haleine qui consiste à acquérir les aspects principaux du corps avec lequel cet art a été conçu. Dans le cadre du Shiatsu, il s’agit donc de modifier l’utilisation technique de notre corps occidental. Toutefois, on peut encore se poser la question suivante : pourquoi faut-il en passer par là ? À cela, on peut trouver plusieurs éléments de réponses :

Usure physique et déconstruction technique

Ne pas adopter la forme du corps japonais c’est se condamner à imiter ce que l’on perçoit des mouvements techniques, sans jamais en percevoir la profondeur. Généralement, ce sont nos propres douleurs physiques qui nous indiquent que quelque chose ne fonctionne pas. Si par exemple dans votre Shiatsu vous courbez le dos et ne le gardez pas droit, vous allez rapidement vous faire mal et fatiguer. Si vous n’utilisez pas vos hanches, ce sont les sacro-iliaques qui vont souffrir. Ou encore si vous décentrez vos mains par rapport à vos hanches, ce sont vos lombaires qui vont se mettre à crier au secours. Au bout du compte, vous jetterez probablement l’éponge et abandonnerez la pratique. Ou bien vous devrez faire preuve d’inventivité et vous commencerez à modifier les techniques pour les adapter à votre corps. Si vous faites cela, peut-on encore dire que vous pratiquez le Shiatsu ?

Efficacité dans la pression

Dans tout ce que l’on pratique, on cherche toujours à devenir efficace. Cela passe certes par de bonnes connaissances intellectuelles, mais surtout par un corps capable de répondre à la technique. Pour développer de la puissance dans la pression Shiatsu, il n’existe qu’une seule manière de le faire sans s’abîmer : respecter le rapport entre les mains et les hanches, ne pas utiliser la force musculaire, mais transférer son centre de gravité d’arrière en avant, utiliser le corps non pas à partir des épaules, mais du hara, rejoindre les pouces afin de créer un triangle entre les doigts et le nombril (plus exactement le seika tanden qui se trouve 3 pouces dessous). Le mouvement devient efficace et l’on peut affirmer alors que la technique se suffit par elle-même, sans qu’il soit besoin d’ajouter quoi que ce soit d’autre.

Respect de soi et de l’autre

En coupant toute utilisation de la force mécanique et en faisant partir le mouvement du centre du ventre, on constate une chose tout à fait intéressante : nous devenons incapables de mettre « trop de force ». Mieux encore, le mouvement est automatiquement bloqué dès que nous rencontrons une résistance, ce qui permet de ne jamais faire mal, de rester au contact avec une tension sans la forcer. Ainsi, la technique permet de respecter la personne tout en travaillant sur ses douleurs, puisqu’il n’est plus possible de lui faire mal. À l’inverse, le praticien n’est pas trop léger et tombe exactement au niveau de profondeur idéale, c’est-à-dire juste sur la résistance des tissus. Ni trop, ni trop peu en quelque sorte. L’absence de force est aussi une manière de se respecter également en tant que praticien et de pouvoir durer dans le temps sans s’épuiser physiquement.

Unification du corps

Un travail sans possibilité d’utiliser la force musculaire nécessite de revisiter la manière dont on s’en sert pour le rendre efficace. Pour atteindre cette efficacité, on s’aperçoit que toutes les parties du corps doivent travailler de concert, ce qui aide à unifier la perception que l’on a de soi, ce qui est une bonne chose alors que notre quotidien tend à disperser notre attention en tous sens, et par conséquent notre corps. Mais tout dans notre société est facile ou l’est devenu d’un point de vue technique. Nous ne forçons pas beaucoup pour avoir de l’eau par exemple. Un petit mouvement de poignet suffit pour faire couler le robinet. Si nous devions tirer l’eau d’un puits, nous apprendrions à économiser nos forces tout en unifiant les parties de notre corps pour devenir plus efficaces.

Planche japonaise d’échauffements, assouplissements et renforcements du corps.

Il faut donc absolument apprendre à modifier notre corps afin de l’adapter aux exigences du Shiatsu et non pas l’inverse. Cela passe par de nombreux exercices que tout enseignant vous apprendra au fur et à mesure des années d’études. Au Japon, la modification du corps pour apprendre un art particulier se fait généralement par la répétition d’un kata (ou enchaînement technique). C’est ce que l’on trouve généralement dans les arts martiaux japonais et c’est la raison pour laquelle ces derniers sont d’excellents outils pour former le corps à la japonaise. On trouve la notion de kata également au sein du Shiatsu et toutes bonnes écoles vous enseignent un kata comme base de pratique. Le kata est non seulement une base technique intéressante qui donne une bonne assise dans la pratique, mais c’est surtout un outil précieux pour mettre en place le corps qui sera adapté à la pratique du Shiatsu, c’est-à-dire souple, endurant, relâché, cohérent, efficace et apaisé. C’est la raison pour laquelle il ne faut pas modifier les kata pour les adapter à notre conception du corps, mais adapter notre corps à la conception japonaise de leur art.

Les postures en Shiatsu

Il est facile à présent de mieux appréhender et d’étudier les différentes postures que nous utilisons. Elles sont toutes le résultat d’une société et d’une culture particulière. Généralement, on ne compte que trois postures de base en Shiatsu, mais il en existe davantage. Ces postures sont toutes issues de l’art du sabre japonais (kenjutsu et iaïdo) et sont, par conséquent, parfaitement documentées et millimétrées. Les voici :

Assis au sol, jambes repliées

Comme nous l’avons déjà évoqué, la première posture est « seiza » soit « l’assise correcte », c’est-à-dire assis avec les deux jambes repliées sous le corps, les pieds formant un siège pour les fesses. Les puristes, notamment dans le zazen, diront que le gros orteil gauche doit recouvrir le gros orteil droit, mais sans aller jusque-là, il faut vérifier que la colonne vertébrale est bien au centre entre les deux pieds, avec le sacrum perpendiculaire au sol. Le praticien placé en position seiza, avec les genoux suffisamment écartés pour se rapprocher du corps du receveur, se voit assis sur une base très stable, quasiment indéracinable, ce qui est un atout pour la stabilité physique et émotionnelle. Grâce à l’ouverture des genoux, les hanches sont bien ouvertes elles aussi, ce qui permet au hara de basculer en avant sans blocage et permet la descente de la respiration dans le seika tanden [vi]. Les lombaires se redressent automatiquement dans cette position et, pour peu qu’on fasse un léger effort pour se redresser, le reste du dos s’aligne (dorsales et cervicales). Mieux encore, cette position incite à la bascule du bassin vers l’avant, puisque rien ne l’en empêche, ce qui va permettre de créer un mouvement d’avant en arrière dans l’axe naturel du bassin. Cette mobilité semble réduite, mais c’est une erreur de croire cela. Il est possible de s’entraîner à bouger le bassin dans toutes les directions (droite-gauche, avant-arrière, circulaire dans un sens puis dans l’autre) tout en restant dans cette position. Rien n’est figé en seiza, bien au contraire.

Bernard Bouheret démontre ici une technique de Shiatsu en seiza. Notez la droiture du dos, le bassin incliné plutôt que de courber le dos, les mains face aux hanches.

Bon ancrage, ventre bien dégagé afin de permettre une bonne respiration, une base stable, la colonne vertébrale droite, capacité à bouger dans toutes les directions, seiza comprend tous les principes fondamentaux d’une bonne posture, à la fois solide et souple. Toutefois, la position en seiza comporte quelques inconvénients. Tout d’abord, elle ne permet pas de traiter des corps relativement haut par rapport au sol, comme c’est le cas avec les personnes obèses. Par ailleurs, de nombreux étudiants (parmi les Occidentaux) n’ont pas la souplesse nécessaire des tendons et des chevilles, ni la longueur musculaire suffisante du quadriceps pour tolérer cette posture bien longtemps. Il est certes possible – et très sain – de s’y entraîner et de s’assouplir.

Assis, orteils au sol

Cette posture est la même que seiza, mais les orteils sont retournés contre le sol, ce qui permet d’avoir un peu plus de hauteur. On l’appelle parfois « hanza » (à demi-assis) ou « kiza ». L’autre intérêt de cette position est de gagner en mobilité. En effet, grâce à la mise sous tension de la plante des pieds, il est plus aisé de donner une impulsion pour se déplacer, tandis que les genoux peuvent se lever et s’orienter facilement. Les pratiquants de Iaïdo ou d’Aïkido connaissent bien cette position, car elle leur permet de se déplacer facilement au sol (déplacement en « shiko ») avec une vitesse parfois stupéfiante. Et contrairement à ce que l’on pourrait penser, elle n’use pas les genoux.

Debout sur les genoux

La troisième position consiste à se redresser sur les genoux, tout en conservant les orteils retournés contre le sol. Cela permet de traiter des volumes encore plus en hauteur, là où « hanza » ne le permet pas, soit par exemple le dos d’une personne qui serait allongée sur un gros abdomen. Comme cette position permet de se lever à moitié on l’appelle « handachi » (à demi-debout) [vii]. Il est important de ne pas coller les genoux pour éviter les déséquilibres. Mieux vaut les écarter au minimum à la largeur des hanches afin d’assurer deux points d’ancrage bien stables dans le sol. Cette posture respecte tous les principes de base du mouvement comme l’ouverture de hanches et le transfert du centre de gravité d’avant en arrière. En revanche, elle n’est pas confortable bien longtemps et use les rotules à la longue. Cette posture ne peut être que temporaire lors d’un traitement.

En fente

La dernière posture est dite « en fente » ou du « chevalier servant ». Après en avoir discuté avec plusieurs maîtres japonais de Shiatsu, on utilise parfois le mot « gamae » (prononcer kamae) pour dire qu’on est prêt à agir. En Iaïdo c’est la position classique du dégainage du sabre lorsqu’on part de la position seiza. C’est de loin la position la plus courante en Shiatsu. Tout comme le chevalier lorsqu’il est adoubé, il s’agit de faire acte d’humilité en pliant un genou en avant et en posant l’autre au sol.

Démonstration par Bernard Bouheret de la position en fente dites du chevalier-servant.

Les deux jambes forment un angle à 90 degrés (au minimum, et jamais moins, sinon on se fatigue rapidement en raison de la tension musculaire) au niveau des genoux tandis que les deux pieds se placent sur deux lignes parallèles afin d’assurer une bonne stabilité. Si les deux pieds sont alignés sur une même ligne, le praticien se retrouve à jouer au funambule en équilibre sur une seule ligne, ce qui revient à dire qu’il est en déséquilibre. Pour augmenter la stabilité et la capacité à bouger, les orteils du pied arrière sont plantés dans le sol. Le bassin est largement ouvert afin de laisser passer le ventre. Ce dernier est constamment orienté en direction de la zone de pression et dans aucun autre sens pour éviter la torsion dorso-lombaire. Cette position est à la fois agréable et efficace en termes de capacité à se mouvoir et de pression. De plus, elle permet de prendre de la hauteur et d’assurer une pression perpendiculaire sur la partie du receveur qui est la plus exposée au ciel (ventre, dos, poitrine, selon sa position). Elle offre surtout la capacité à se déplacer rapidement autour du corps du receveur ou de changer de direction.

On pourrait ajouter bien d’autres positions à cette liste, comme tate-hiza [viii] par exemple, car chaque courant de Shiatsu utilise ou invente parfois une position du corps différente [ix]. L’important c’est qu’elles respectent l’intégrité du corps du praticien en évitant de s’user prématurément le dos ou les articulations.

Ici le maître de Seiki Soho, Frans Copers, démontre une technique dans la position tate-hiza.

Ce qui est admirable dans toutes les postures de base décrites ci-dessus c’est qu’elles ont toutes été longuement étudiées pour répondre à toutes les situations, tous les arts, au sein de la culture japonaise, afin de ne jamais blesser ou fatiguer l’individu. De plus, elles favorisent l’ancrage et l’humilité. En se plaçant au sol, le praticien dit par son langage corporel qu’il se met à la même hauteur que le patient. Il n’est donc pas un Dieu tout puissant qui sait ce dont la personne à besoin, mais se met à son service en pliant le genou devant lui. Ainsi, le praticien n’est qu’un serviteur qui vient non pas apporter une réponse toute faite, mais guider la personne vers sa propre solution. Étudier les postures de bases, accepter de modifier l’utilisation de son corps, revient à entrer dans la profondeur de la technique afin d’exercer au mieux ce magnifique art thérapeutique qu’est le Shiatsu.

Auteur : Ivan Bel
Comité de lecture : Bernard Bouheret, Jean-Marc Weill

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Références :

  • [i] Pour ceux que cela intéresse, lire « Anthropologie du corps et modernité » de David Le Breton.
  • [ii] Marcel Mauss, (1872-1950), est généralement considéré comme le « père de l’anthropologie française ».
  • [iii] Pierre Bourdieu, (1930-2002) est considéré comme l’un des sociologues les plus importants de la seconde moitié du XXe siècle. Il a (entre autres) développé une théorie de l’action, autour du concept d’habitus, qui a exercé une grande influence dans les sciences sociales.
  • [iv] Bernard Andrieu est maître de conférences en épistémologie à l’IUFM de Lorraine et chercheur aux Archives Poincaré CNRS/université Nancy-II. Il est aussi l’auteur de « La Nouvelle Philosophie du corps » (Editions Erès, 2002) et « Le Corps en liberté » (Editions Labor, 2004).
  • [v] Les problèmes de dos au Japon ont commencé avec l’importation et l’utilisation de la chaise.
  • [vi] Physiquement le seika tanden correspond au point VC6, Kikai (Mer de l’énergie).
  • [vii] Je distingue « hanza » de « handachi », contrairement à Motomé Croizat dans son mémoire sur « Le corps japonais ». Mais être à moitié assis ou à moitié debout, n’est-ce pas grosso modo la même chose ? Donc les deux explications que vous trouverez sont valables.
  • [viii] Tate hiza : une jambe repliée sous soi avec les doigts de pieds retournés contre le sol, le corps assis sur le talon, et l’autre jambe placée en avant, genou levé. Cette posture est à mi-chemin entre « hanza » et « gamae ».
  • [ix] Le style Ohashiatsu montre notamment une grande variété de postures et d’utilisation du corps dans la pression Shiatsu.