Présentation du Shiatsu Fluidique

Lorsque nous touchons le corps du receveur, celui-ci est à même de pouvoir dire qu’il perçoit quelque chose. Oui mais quoi ? C’est la question sur laquelle Bernard Bouheret a travaillé pendant plus de 30 ans avant  de mettre au point le Shiatsu Fluidique. Dans cet article il nous livre son fonctionnement et le protocole pour l’utiliser.

Soi-même est aussi l’autre, l’autre est aussi soi-même, que l’autre et soi-même cessent de s’opposer, voilà le pivot du Tao – Zhuang Zi

C ‘est avec un immense plaisir qu’aujourd’hui je vous présente le Shiatsu Fluidique tel que je le conçois. J’ai cru bon d’émailler ma présentation avec des propos taoïstes issus du HuahuJing, conseils issus des enseignements oraux traditionnels et transmis par Maître Hua Ching Ni : « ils nous aideront à rester sur la voie »[i]. Nous allons décrire ici une forme, un enchaînement (ou kata) propre au Sei Shiatsu. Cette forme intègre dans son déroulement rythmé des phases d’arrêt, de silence où le praticien laisse son corps au repos et œuvre uniquement avec l’Esprit (Shen) et l’intention (Yi).

Les points et leurs connexions, ainsi que leur coalescence, doivent être bien connus. Les lois de la circulation de l’Énergie doivent être bien intégrées. De cette connaissance et cette intégration, et de la capacité de canaliser le souffle, dépendra l’accès à un autre corps subtil, non morcelé et de haute vibration. C’est la porte d’entrée du « corps arc-en-ciel »[ii].

Toutes les manœuvres des « mains silencieuses » ne prendront véritablement leur sens qu’après avoir « baratté » le corps avec le Shiatsu classique. Il est bon d’alterner travail profond, rythmé, intense, pour aller vers la légèreté, la fluidité et le silence.

Le praticien posera ses mains sur le corps de son patient. Comme le vent irise la mer en mille vaguelettes trépidantes, le corps retournera alors à sa nature première, ondulatoire, impermanente et joyeuse. Rejoindre la mélodie interne de la vie.

Il est bon d’allier l’esprit et le souffle dans une intention commune de canaliser le flux vers telle ou telle direction (point, organe, méridien, région du corps…).

  • A l’inspir, on prend, on charge, on incorpore
  • A l’expir, on donne, on décharge, on soulage.
  • A l’inspir, on amène le flux dans ses mains,
  • A l’expir, on l’éloigne en le dirigeant savamment

Dans les exercices de « donner-recevoir » (Tonglen pour les bouddhistes) :

  • Dans l’inspir on prend en soi pour tamiser, filtrer, drainer « le mal » (on peut visualiser un flux chaud, sombre et lourd). On peut « aligner » son organe ou sa propre région sur celui ou celle de son patient qui a besoin d’être traité et soulagé ;
  • Dans l’expir, on se donne et s’abandonne en soufflant un flux frais, léger et lumineux. Ce faisant, chacun pourra s’aider d’icônes qui lui sont chères et dans lesquelles il peut puiser force et soutien.

Toutes les images faisant intervenir un flux de lumière, de l’eau qui s’écoule, des couleurs, la grande nature..), des sensations qui spontanément s’imposent à nous, seront les bienvenues.

Dans le Shiatsu fluidique, on fait l’expérience de la non-séparation. Quand les mains se posent sur le corps et se centrent en leur cœur (Lao Gong), elles pénètrent dans le corps subtil du receveur et le rendent à sa dimension sacrée grâce à la conscience de la haute vibration qui s’échappe des paumes (8MC). Il faut simplement être là, présent, et entendre le son de la vibration puis se laisser emmener totalement (soi et l’autre, soi avec l’autre) afin de réaliser l’unité qui transcende l’un et l’autre. Alors, un et un font l’infini.

Dans l’expérience de l’inter-être et de la non-séparation, des douleurs, des désagréments, des souffrances physiques ou psychiques peuvent être ressentis. Simplement alors les regarder, sans avoir peur, sans leur donner plus de place. Elles vont passer, traverser, irriguer les deux corps en phase (la connexion engendre de l’intensité et de la force pour aller plus loin, plus profond dans le corps de douleur). Deux souffrances peuvent amener la guérison de l’un et l’autre, de l’un avec l’autre, de l’un en l’autre. L’un est devenu l’autre !

Ne nous y trompons pas, l’apparente facilité du « fluidique » n’est que superficielle. Tout semble se passer comme s’il suffisait de poser les mains et de « laisser faire ». En un sens, cela est vrai. En un autre sens, ce serait oublier tout l’acquis de la connaissance des lois de l’Énergie sur laquelle s’appuie la technique et sans lequel l’intention n’a pas de force pour canaliser et diriger le flux là où le veut le praticien. On pourrait dire que « savoir c’est pouvoir ! ».

En d’autres termes, on ne peut laisser aller le flux que lorsque l’on sait où cela peut et doit aller. Sinon, tout se disperse et se perd dans les régions les plus faibles du corps. Il se peut alors que le bienfait soit de courte durée et que s’en suive un abandon, une effusion de force, préjudiciable à l’équilibre général de l’organisme (grande fatigue, sentiment de ne pas s’habiter, d’être hors corps).

De plus, l’apparente simplicité des gestes ne requérant aucune technique particulière et semblant à portée de mains du premier venu ne doit pas faire oublier que celle d’un thérapeute confirmé n’est en rien la même qu’un débutant sur le chemin. En effet, dans la main du second se sont installées une assurance, une sécurité instinctive, une reliance aux organes profonds qui lui confèrent un savant mélange de douceur et de force que j’ai pu nommer « Force tendre» parce qu’elle est à la croisée de la ferme volonté des Reins et l’immense compassion du Cœur.

Tout se passe comme si l’on puisait dans le Ciel sa force lumineuse pour l’amener dans les Reins et l’y enraciner tout à fait, puis tout naturellement la laisser remonter dans le Cœur et là, tout aussi naturellement, la laisser s’épancher dans les mains. Ce chemin Ciel – Reins – Cœur – Mains, le praticien avisé l’a maintes fois parcouru et expérimenté. Il l’a constamment cherché dans son Qi Gong journalier. Il en connaît le trajet et l’a conscientisée dans son propre corps : il l’a accueilli en lui ouvrant la maison de son propre cœur.

Rien ne s’est fait sans lui. Tout s’est opéré au sein d’une discipline de tous les jours, assis en quiétude ou debout comme l’arbre, au travers d’invocations, de prières pour purifier le Cœur. Le Ciel aime à descendre visiter les cœurs purs, nous rappellent les taoïstes. Le praticien fluidique sait cela et cherche constamment à alléger sa poitrine, pour y faire de la place, pour agrandir l’espace.

  • Pour mieux donner, pour mieux recevoir
  • Pour mieux accueillir, pour mieux transmettre
  • Pour mieux connaître, pour mieux aimer

Le praticien sait qu’il n’est qu’un passeur et il aime en cultiver les vertus : sincérité, humilité, serviabilité et autant qu’il le puisse, il s’assoit pour calmer ses désirs, pacifier son esprit et vivifier son corps. Tout ce qu’il a trouvé et cherché pour soi, l’autre le recevra : de cela il ne doute pas. La canalisation de ses propres émotions et de ses énergies vitales s’est opérée en direction de la lumière, sûre qu’elle atteindra le patient, au bon moment l’irradiera, à bon escient l’apaisera.

Postures de pratique

Postures assises :

  1. Bras en bas, mains en coupe
  2. Bras en chandelier, mains du « Rein »

Postures debout :

  1. Wu Chi
  2. Le Ravi : posture de l’ours

«  N’imaginez pas que vous puissiez atteindre la pleine conscience et la pleine illumination sans une discipline et une pratique adéquates. Voici le grand secret. Tout comme on obtient la conscience supérieure de la vérité subtile au moyen d’une conduite vertueuse et de disciplines nourrissantes, elle sera de même maintenue par ces activités. Les êtres hautement évolués connaissent et respectent cette vérité » – Extrait du Huahujing

Pour que le souffle du Ciel en son entier nous pénètre, ne l’obstruons pas dans un corps subissant des polluants extérieurs.

Pour que le Cœur puisse maintenir en son sein l’équanimité, laissons le corps libre de tout breuvage qui enflerait les émotions.

Pour que le Corps reste pur et fort, le garder souple, énergique et joyeux : ne pas l’alourdir, ne pas l’encombrer, prendre soin de lui comme le véhicule qui va nous amener sur l’autre rive.

C’est en lui, en son sein que tout sera ressenti et expérimenté. En le respectant, il nous donnera à vivre des sensations lumineuses et enseignantes.

Plus que jamais dans l’exercice du Shiatsu fluidique, le corps doit nous servir d’instrument de mesure par son ressenti et sa clairvoyance. C’est seulement au travers d’un corps libre de toutes impuretés que cela peut se faire.

Modus operandi du Shiatsu Fluidique

POSER LES MAINS

  • Avec une infinie précaution, comme un chat qui cherche le bon emplacement pour dormir. Prendre le temps pour que les mains épousent le corps. Trouver la posture juste et adéquate. Confortable. Tout en maintenant la verticalité : le Ciel soutenu par la tête et le Bai Hui constamment ouvert.

LAISSER LES MAINS RESPIRER (au moins 3 cycles respiratoires.)

  • On peut attendre plus longtemps quand on veut que la manœuvre soit plus intense, quelle que soit l’intention (tonification, dispersion, drainage).
  • Si le patient et le praticien ont une inspiration commune, c’est que le message est passé.
  • Si un organe émet un bruit, c’est qu’il a été touché.
  • Si le patient tousse, se racle la gorge, déglutit, bâille ou respire profondément, c’est aussi que le flux est passé.

TOUJOURS COMMENCER PAR ENRACINER

  • Pour ne pas « décoller », le patient doit être fermement tenu à la Terre. Poser les mains sur les deux reins, quelle que soit la suite envisagée.
  • Quand les deux mains s’alignent, on ouvre
  • Quand les deux mains se croisent, on ferme.

DANS LA MANŒUVRE TONGLEN[iii]

  • A l’inspir, prendre en soi : imaginer un souffle chaud lourd et sombre qui nous pénètre au même endroit d’où on l’a extirpé (organe, point, région,…).
  • A l’expir, après avoir filtré à l’inspir, rendre dans un souffle lumineux : frais et léger un flux neuf et vivifiant.
  • Répéter la manœuvre 3 fois minimum.
  • Cette manœuvre peut se faire à distance. C’est une constante dans la Maitrī bouddhiste[iv].
  • Toujours terminer Tonglen avec l’Énergie du Cœur, de Cœur à Cœur, « i shin den shin ».

DANS LES DÉPLACEMENTS DE L’INTENTION

  • A l’inspir, on attire vers soi
  • A l’expir, on éloigne de soi (vers un point de sortie, un organe, une région du corps,…).

Exemple : mains sur 1R : à l’inspir, amener l’énergie de la tête dans les mains, à l’expir, renvoyer à la tête et au-delà. C’est le grand balayage Ciel-Terre.

  • Manœuvres fluidifiantes et régénérantes : ouverture du corps au Ciel et à la Terre.

ON PEUT FROTTER

  • En profondeur pour réchauffer : moxa manuel. En surface pour rafraîchir.
  • Les manœuvres lentes réchauffent et rechargent.
  • Les manœuvres rapides rafraîchissent et dispersent.

CHAQUE MANŒUVRE EST BASÉE SUR UNE INTENTION PRÉCISE

Les huit directions de l’espace :

  • En dedans, en dehors,
  • En haut, en bas
  • A droite, à gauche
  • Devant, derrière

Se rejoindre, s’écarter Tonifier, disperser :

Charger, décharger :

Pour décharger un organe, une région, … inspirer dans les mains, souffler au-dehors (les mains sont posées sur la région à ouvrir).

  • Pour tonifier un organe, inspirer dans les Reins, le Cœur, thésauriser puis souffler abondamment dans la paume des mains au travers des Lao Gong (8MC).
  • Quand on veut une action neutre ou apaisante, inspirer et souffler calmement sans vouloir déranger outre mesure l’équilibre de l’organe, de la région…
  • On peut décharger un organe et en charger un autre. Exemple : Reins trop forts et Cœur trop faible, inspirer dans la main posée sur les Reins, souffler dans la main posée sur le Cœur. À l’inverse comme en fin de Shiatsu « ouvrir le cœur et remplir les reins ».
  • On peut passer par notre corps en visualisant Reins et Cœur chez nous en même temps que chez le patient : cela renforcera l’action. On prend l’autre dans notre sphère.
  • On peut poser mains et coudes dans toute la longueur de l’avant-bras. Cela enracine, apaise et amène l’Énergie en profondeur.
  • On peut aussi, quand on veut tonifier un organe, poser les mains et imaginer tourner (visser) vers la droite dans le sens horaire. Pour disperser, on tourne dans le sens contraire du sens horaire.
  • Quand on veut apaiser, on allonge le souffle à l’expir.
  • Pour tonifier, on peut souffler par saccades, ou allonger le souffle et maintenir une césure après l’expir.
  • Pour amener l’Énergie à un endroit particulier, on peut s’y rendre et attirer l’Énergie en inspirant ou se positionner à son opposé et souffler.

Exemples : * Amener l’Énergie de la tête aux pieds : inspirer au 1R et souffler au 20DM ou * Amener l’Énergie des pieds à la tête : inspirer au 20DM et souffler au 1R.

  • Quand on veut nettoyer, drainer un organe, une région, on peut alterner inspir-expir plus rapides, plus marqués, pour balayer la zone en question. Ce peut être le corps tout entier (de la tête aux pieds).

Pour libérer un méridien, on peut faire un pont d’intention entre son premier et son dernier point. C’est difficile à faire sur les Yang du pied. On peut raccourcir la distance ou le faire en deux fois.

Exemple : du 1 E au 36 E puis du 25 E au 45 E

Pour les yin et yang de la main, pas de problème en un seul geste. On peut se servir de ces ponts d’intention pour réaligner une articulation douloureuse ou une inflammation.

Exemple pour le bassin :

  • Entre 25E et 36E : libération de la hanche (cruralgie)
  • Entre 30E et 36E : Libération du genou
  • Entre 23V et 40 V : Libération du dos
  • Entre 30VB et 34 VB :Libération de la Hanche (sciatalgie latérale)

Pendant toutes les manœuvres, il est important de laisser ouvert intentionnellement : 20DM * 17RM * 4DM * 6RM * 8MC * 1R

L’Énergie est alors canalisée sans encombre.

Il faut régulièrement « inviter le Ciel » à nous pénétrer. Pour être revivifié, il faut être revisité !

Bonne pratique !

Auteur : Bernard Bouheret

Notes et références :

  • [i] in « Huahuching : les enseignements inconnus de Lao Tseu », Brian Walker, éditions du Dharma, 1999.
  • [ii] Le corps arc-en-ciel est un concept bouddhiste, selon lequel la pratique de méditations spéciales réservées à des méditants accomplis, au moment de la mort, transformerait le corps physique en lumière et le ferait disparaître. Plus prosaïquement, il s’agirait d’un concept analogue au corps astral.
  • [iii] Tonglen (tibétain : གཏོང་ལེན ; wylie : gtong-len ; « donner-recevoir ») est une pratique méditative d’entraînement de l’esprit (lojong) du bouddhisme tibétain permettant de développer la compassion.
  • [iv] Maitrī : est un terme sanskrit (mettā en pāli) signifiant bienveillance, ou encore amour, ou plus précisément amour bienveillant.

Auteur Bernard Bouheret – Comité de lecture : Jean-Marc Weill, Ivan Bel